Tokyo, Connectingthings 3

Nichido Contemporary Art
4apr.-26apr.2008

4-3-3 Hatchobori, Chuo-ku, Tokyo 104 0032, Japan
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Jean-Luc Moerman
Connectingthings 3


Le terme « connectingthings » regroupe une série d’expositions personnelles de l’artiste Jean-Luc Moerman (Connectingthings 1 à Bruxelles à la galerie Rodolphe Janssen, Connectingthings 2 à Paris à la galerie Suzanne Tarasiève et Connectiingthings 3 à Tokyo à la galerie NCA).

Ce terme désigne le mouvement d’interactivité continue par lequel l’artiste peint, dessine et intervient sur de multiples types de support : le tatouage sur les corps (bodypainting), les robots, les voitures, le dessin sur les murs (wallpainting), sur les plaques d’aluminium, les toiles, les papiers, enfin les découpes de ces dessins dans les miroirs. Ces dessins étant reliés et connectés les uns et autres, l’énergie se prolonge et se répand de l’un à l’autre, quelque soit le support. C’est le principe central qui anime le travail de Jean-Luc Moerman : une continuité du processus qui, partant de l’atelier, sort pour s’étendre sur les murs et proliférer sur divers supports.

Les dessins de Jean-Luc Moerman sont constitués par des formes mi-organiques, mi-mécaniques. Il s’agit en quelque sorte de micro-organismes appartenant à la fois au règne du vivant (animal et végétal) et au monde technico-humain. Ces dessins semblent révéler la face cachée du réel, rendant visible l’invisible. Ils dévoilent une réalité qui se situe en-deça de notre rapport objectivant au monde qui nous entoure. Proches du fonctionnement d’une cellule, d’une bactérie ou d’un virus dans leurs modes de propagation, ces dessins empruntent aussi à la technique et à la mécanique leur mode de fabrication : l’artiste dessine dans un état d’ « automatisme machinal ». Comme si ces mico-organismes existaient à la manière d’êtres indépendants qui imposent à l’artiste de les faire exister, contrôlant étrangement ses gestes.

C’est ce processus que Jean-Luc Moerman dénomme par l’expression « charger les choses ». Lorsqu’il « charge » une toile, un corps, une plaque d’aluminium, peu à peu les formes qu’il dessine se mettent à exister à la manière d’entités, éclatantes et surprenantes par leur autonomie. L’artiste « tient » son œuvre à ce moment et cet endroit précis où celle-ci s’auto-pose et semble exister de toute éternité, simplement et ponctuellement révélée par ses gestes. C’est en ce sens que l’on doit décrire l’art de Jean-Luc Moerman comme un art non seulement esthétique, mais avant tout comme un art fonctionnel. Il y a une sorte de « fétichisation » dans la manière dont l’artiste convoque à travers ses formes des forces cachées. A la manière de nombreuses cultures non-occidentales qui « chargent » ou « nourrissent » leurs fétiches pour que ceux-ci révèlent la puissance d’esprits invisibles.

C’est dans cette perspective aussi qu’il faut inscrire la pratique du tatouage chez Jean-Luc Moerman. Le tatouage est une pratique ancestrale et culturelle qui vise à signifier à un individu son appartenance à un groupe humain (ou non-humain), un accès initiatique à sa puissance virile à travers l’expérience de la douleur, parfois aussi un dessin fait de formes qui visent à convoquer des forces (vertus, esprits, divinités). D’autre part, dans notre civilisation occidentale moderne et post-moderne, le tatouage renvoie à une pratique et à une culture populaires et urbaines (appartenance à un gang ou exhibition d’une certaine rebellion face aux images conventionnelles du système social). A ce titre, le fait de tatouer des personnalités médiatiques comme les stars (Madonna, Pamela,…), les mannequins (Kate Moss) ou les politiciens revient à questionner, voire caricaturer le processus de starification illusoire qui singularisent notre occident capitaliste. Le tatouage de Jean-Luc Moerman dénonce l’artificialité de ces plastiques manipulées, il réinscrit ces humains rendus faussement inaccessibles dans le rêgne du vivant et de la chair auquel ils appartiennent : des organismes constitués de flux et de matières, au même titre que les autres. La représentation du corps sublimé est détrônée au profit d’une grande entreprise de resubstantialisation qui ne privilégie plus aucun genre (animal, végétal, humain, mécanique).

On peut lire ainsi dans le travail de Jean-Luc Moerman un questionnement sur l’ensemble du système social : une volonté de ramener la plupart des constructions sociales, politiques, intellectuelles, religieuses, spirituelles, au vécu instinctif sous-jacent, presque animal, qui justifie de telles constructions. L’instinct de vie, l’instinct de survie, l’instinct d’organisation contre le chaos, la peur de la mort. Comme si l’artiste vivait en permanence connecté à ce substrat vital sous-jacent et cherchait à le libérer de ses aliénations sociales.

Dans le même mouvement, Jean-Luc Moerman interroge la problématique du temps. De même que les formes des micro-organismes sont inassignables de façon univoque à un quelconque ordre animal, humain, social, de même, les époques et les cultures dialoguent, se connectent et se répondent. L’organisation historique d’une « ligne du temps » semble constituer, selon lui, une nouvelle forme d’aliénation sociale de cette énergie du vivant à laquelle son travail nous invite à nous connecter. C’est ainsi qu’il fait coexister aussi bien un squelette de Tricératops, un Christ, un robot Gundam ou des plaques d’aluminium (travaillées comme des voitures en carrosserie), communiquant tous à travers un même tatouage biomorphique. Ce « tunning transhistorique » ne se limite pas à un rapprochement entre les styles morphiques (le design archaïque de la tête de dinosaure rappellant à maints égards le design contemporain d’une tête de robot japonais). Plus intimement, nous retrouvons la volonté de l’artiste de détourner les significations de ces êtres qui dessinent de grandes lignes de l’Histoire (le Premier animal peuplant notre planète, le Fils de Dieu fait Homme, la Machine devenue plus puissante que son constructeur humain…). Ces êtres perdent leur statut d’icônes historiques, « chargés » par les discours qui les font exister, et deviennent des fétiches recouverts de traits biomorphiques, des êtres « chargés » de convoquer l’énergie du vivant.

Ainsi, l’androïde Gundam subit le même sort que Kate Moss, le Christ, ou la plaque de taule symbolisant l’ère de l’automobile et la fascination de la puissance capitaliste : ils sont tous réintroduits dans la chaîne moermanienne qui révèlent les flux biomorphiques qui coulent sous leur peau. Et c’est sans doute là que réside la « magie » du geste de Jean-Luc Moerman : dans cette facilité avec laquelle il mélange le cybernétique et le traditionnel. Ses techniques de peinture en carrosserie (finition technique si nette qu’aucune main humaine de peintre ne semble pouvoir la dominer) coexistent avec un véritable vécu ancestral de l’art de peindre : peindre, c’est un véritable style de vie pour lui, un mode fonctionnel. Tellement fonctionnel qu’il en devient machinal : les laqués impeccables de la carrosserie recouvrent paradoxalement des jets produits par l’artiste de manière instinctive et automatique, étrangement maîtrisés. Ce qui explique sans doute l’étrange présence de ces jets biomorphiques qui ne visent pas simplement à recouvrir leurs supports, mais à les modifier en profondeur.



Alice Haumont